Dossier
Tutelles, curatelles

Une journée avec un mandataire judiciaire

REPORTAGE

La journée type du mandataire judiciaire n’existe pas, chaque jour est différent. Portrait type d’une journée pas comme les autres.

8h45 Pour Elsa L., mandataire judiciaire à l’antenne UDAF de Cherbourg, la journée commence par l’ouverture des courriers électroniques, une dizaine ce matin, les réponses aux partenaires (CAF, banques…), aux huissiers, aux bailleurs privés… Ce matin, “une menace d’expulsion pour un majeur pour dégradation de logement”. Des situations urgentes, il y a en aura d’autres, l’urgence c’est aussi le quotidien du mandataire. Mais une urgence qu’il faut régler avec calme, avec recul. Il faut vérifier attentivement l’arrivée des ressources sur les différents comptes. La mandataire intervient auprès de 60 majeurs sous mesures de protection (tutelles, curatelles, etc.) Ensuite, le flux journalier des courriers qui apporte les décisions à prendre (devis à sélectionner, factures à vérifier et à mettre au paiement, documents à adresser à l’aide sociale). Et puis après le courrier, le téléphone, ou souvent les deux. Quand on est mandataire, il faut savoir faire deux choses en même temps !

9h30 Mardi jour de permanence téléphonique.
Une multitude d’appels. En 2 h, la mandataire décrochera plus d’une trentaine de fois son téléphone. Pour la plupart, des demandes diverses d’usagers, des demandes de virements pour la vie quotidienne, des appareils ménagers à changer… Le temps de s’assurer que les fonds soient disponibles, et faire avec ce qu’il reste “parfois pas beaucoup”, comme dans cette situation où pour ce majeur protégé, habitué aux situations de dégradation de logement, la mandataire a du faire appel le mois dernier, à une société de nettoyage avec une facture de 800 euros qui a solidement amputé le budget. Pour l’achat du four électrique, la mandataire prépare le bon d’achat qu’elle envoie à l’aide-ménagère, parce que “M. L. une fois sur deux, il les perd”. M. L. conclut son appel par “bon appétit”. C’est sa manière à lui de dire merci à n’importe quelle heure du jour. Il est seulement 9h35.

 l’urgence c’est aussi le quotidien du mandataire

09h50 Dans le flux des appels, il y a aussi les partenaires (bailleurs privés pour des problèmes de voisinage, des dégâts des eaux). Il faut gérer des deux côtés, des propriétaires pas toujours coopérants, et des usagers, qui sont en panique, ou parfois pas très concernés. Mais aussi les structures de psychiatrie, où certains majeurs protégés sont accueillis, où des associations d’aides à domicile, ou encore la gendarmerie, comme ce matin, qui appelle au sujet de MlleV. qui est convoquée pour une expertise médicale dans le cadre d’une procédure d’expulsion pour trouble du voisinage. Le procureur demande une expertise au Bon Sauveur de Saint-Lô à 70kms de son domicile. MlleV. comme 75% des usagers suivis par l’UDAF, n’a pas de moyen de locomotion. La mandataire commande un taxi, “sans la certitude qu’elle veuille monter dedans”. La jeune fille qui n’a pas de pathologie psychiatrique reconnue, refuse un suivi médical. “On va tout mettre en oeuvre, pour la prévenir, 2 jours avant, par téléphone, et avec l’envoi d’un courrier”.

10h32 A peine le temps de raccrocher,
un nouvel appel. Cette fois, le coup de téléphone était prévu. La mandataire a appelé M. B., la veille, les
comptes sont dans le rouge. Il y a eu la taxe d’habitation le mois dernier. “Octobre est une période sensible pour la gestion des comptes”. M. B. touche une petite retraite, pas d’aides sociales, et un diabète, qui est une maladie qui coûte chère, 100 euros mensuels de frais médicaux à la charge du patient. On est le 10, la pension n’arrive pas avant le 27, “il ne reste plus rien pour la vie quotidienne”. Elle propose à M. B. de retirer de l’argent sur le LEP. Pour cela, elle doit lui faire signer une attestation car M. B. est sous curatelle renforcée, comme l’impose la loi. Elle se rendra chez l’usager dans la journée, ce sera plus rapide.

11h00 A cette époque de l’année, beaucoup d’appels pour préparer Noël. Des demandes personnelles, où il faut mettre à disposition de l’argent sur les comptes de retrait. “De combien avez-vous besoin, avez-vous prévu de passer les fêtes avec quelqu’un ?”. Pour beaucoup ce n’est pas Noël ensemble, mais Noël tout seul. La mandataire s’assure de la présence d’un ami, d’une connaissance. Un membre de la famille appelle pour M. X. “un monsieur qui n’appelle jamais”. “Quand la famille est présente, c’est un bon relais”. Mais souvent la famille est absente, ce qui explique que la mesure soit souvent confiée à l’UDAF.

  L’entourage de M. F., ce sont ses voisins, ses seuls contacts, avec la mandataire, dont le numéro est affiché sur le mur

11h30 : Première visite

 RDV chez M. F., un homme âgé, qui a perdu sa femme au début de l’année. Ses enfants, il ne les voit plus. Plus de
famille, un lointain neveu dont il n’a plus de nouvelles, juste quelques souvenirs sur le mur du salon et un nouvel appareil qui fait son apparitionà côté d’un téléphone à grosses touches : “Présence verte”, une machine reliée à une centrale d’urgence qui via un petit boîtier à distance, permet de prévenir une personne de l’entourage en cas de malaise, de chute. L’entourage de M. F., ce sont ses voisins, ses seuls contacts, avec la mandataire, dont le numéro est affiché sur le mur, prêt du téléphone. Il y a aussi le personnel soignant, les auxiliaires de vie “dont il est difficile de retenir le prénom parce qu’il en voit passer beaucoup”. La mandataire veille à l’explication de l’utilisation du boîtier, en présence de l’employée
de Présence verte. Ils font un test dans l’ensemble des pièces. “Tout fonctionne”.

 

  eviter d’emporter à la maison les histoires de vies douloureuses

12h30 Pause déjeuner avec les collègues. Le temps d’échanger sur les situations, de souffler, d’évacuer le stress, les histoires de vie rencontrées parfois douloureuses qui vous tombent dessus et qu’il faut éviter d’emporter à la maison.

13h35 Visite chez M. J. qui habite au dernier étage d’une grande tour. C’est un rendez-vous important. Une visite trimestrielle, où la mandataire va passer en revue l’ensemble des besoins du majeur sous protection, ses conditions de vie, alimentation, santé, logement, ses projets pour Noël… “Votre soeur, vous la voyez ?”, “par téléphone uniquement”, répond-t-il. “Et les gens qui sonnaient à vos portes, et qui squattaient votre logement”. “Je ne leur ouvre plus”. M. J. présente une addiction à l’alcool et certaines soirées avec des inconnus rencontrés, ont mal tourné. La Mandataire a prévenu le gardien, cela semble avoir fonctionné.

 votre soeur, vous la voyez ? uniquement par téléphone

14h25 En périphérie de Cherbourg, la mandataire gare sa voiture dans un quartier pavillonnaire. Un couple de trentenaires, M. C. et M. K. ouvre la porte. Un historique lourd, “plusieurs années à l’héroïne”. Aujourd’hui, ils en sont sortis, grâce au soutien de la mandataire judiciaire et de nombreux professionnels : médecins, assistantes sociales, partenaires sociaux… “Le social c’est d’abord un travail de réseau”. Mais aujourd’hui, le passé les rattrape. “Il y a quelques années, ils ont acheté une affaire ensemble, mais la boutique a flambé. Les assurances n’ont pas fonctionné. On leur réclame 19000 € chacun”. L’huissier doit passer dans la journée. “J’ai planqué la TV sous le lit”, dit le plus grand, dans un état de grande nervosité. Son compagnon, seul sous mesure de curatelle ne bouge pas, il est cloué devant la table, sans un mot, avec la lettre de l’huissier entre les mains. La mandataire les rassure, promet qu’elle déposera un plan de surendettement si nécessaire. Elle consulte les relevés bancaires, leur explique qu’ils peuvent proposer à l’huissier un plan d’apurement. “Mais même 50 € c’est trop, avant on était dans la seringue, maintenant on est dans la mouise”. Ils paniquent. La mandataire les rassure, emploie des mots calmes…
Il est 14H45. Le couple est rassuré. Le plus grand, qui peu à peu retrouve un débit de parole normal, propose même un café, mais d’autres visites sont prévues.

 

 et question ménage c’est toujours compliqué”, demande la mandataire ?  Je le fais pas, ca m’interesse pas !

15h00 Domicile de M. N.
– Quoi de neuf ? “Tout est vieux”, répond l’usager à la mandataire. M. N. est sous curatelle renforcée. Une addiction ancienne à l’alcool, des dettes accumulées, à cause de crédits répétitifs à la consommation. Le logement est en désordre, pas très entretenu.
“Et question ménage, c’est toujours compliqué” ? demande la mandataire.
“Je le fais pas” répond l’intéressé, “ça m’intéresse pas”. Elle essaye de le convaincre de prendre une aide à domicile, mais il n’en veut pas, “parce qu’il faudra prendre sur le budget de la vie quotidienne et à ça, on n’y touche pas”. Au bout de quelques minutes, elle finit par le décider pour faire appel à une société de nettoyage “au moins une fois par mois”. Il accepte, tout en essayant de négocier à la hausse son budget de vie quotidienne.
– “On n’a pas le budget, on est au maximum”, informe la mandataire, qui demande “Monsieur, où faites-vous vos courses ?”
– A l’épicerie d’en bas.
– Pourquoi n’allez-vous pas au supermarché, c’est moins cher.
– Je n’ai pas le temps, à cause de mon diabète, les infirmières passent me piquer trois fois par jour.
La mandataire lui propose la livraison. Il ne connaissait pas ce service, il accepte. La professionnelle passe ensuite en revue différents points. Santé, vie de famille, une carte d’invalidité à renouveler.

 

 Derrière une porte fermée, il y a toujours une part d’inconnu

15h45 Le dernier rendez-vous. La mandataire sonne à la porte d’un appartement. M. Z. ne répond pas. Pourtant derrière la cloison, on entend la télé allumée. Derrière une porte fermée, il y a toujours cette part d’inconnu. Au bout de plusieurs sonneries sans réponse, la mandataire tourne la poignée, la porte est ouverte. Au fond du couloir, assis dans un fauteuil, un homme de 75 ans, en chaussons et en robe de chambre n’esquisse pas le moindre mot. Avant c’est sa nièce qui s’occupait de sa tutelle, mais elle a déménagé à l’étranger. M. Z. souffre d’un début d’Alzheimer, mais aussi d’une grande solitude. Il ne descend même plus chercher son courrier. “Monsieur vous n’avez besoin de rien ?”. “Si, mon lit est trop dur”. Dans la chambre, la mandataire inspecte la literie et enregistre sa demande. La communication est difficile, M. Z. n’est pas un bavard, et souffre parfois de troubles de l’humeur. Les rapports avec les aides à domicile sont difficiles. L’aide à domicile justement. La situation médicale de M. Z. se dégrade, et il ne peut plus rien faire seul. La mandataire a fait une demande de révision de l’APA, (aide personnelle d’autonomie) pour augmenter les heures de présence à domicile. Une assistante sociale du Conseil départemental est venue, elle annonce une heure supplémentaire par semaine. Elle fait le point avec lui. “La maison de retraite M. Z., vous y pensez”, “je ne veux pas y aller”, s’énerve M. Z.

16h35 Retour au bureau, avec les messages notés par ses collègues. Rappeler la polyclinique pour M. 0. hospitalisé en urgence ; un notaire au sujet d’une succession… Et puis il faut rédiger les rapports de visite, établir un plan d’action. Formaliser ce qui a été décidé.

17h30 La journée se termine, et il faut déjà se projeter au lendemain “pour une autre journée pas comme les autres”.